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Le pont de Kingsmill

par Robert Fischer, Lgén (ret)

Lorsque Hugh Anthony Gault (Tony) Kingsmill a obtenu son diplôme de l’Université de Toronto en 1941, il était loin de se douter que deux ans plus tard à l’âge de 23 ans et jeune officier du Corps du GEMRC, il débarquerait sur les côtes hostiles de la Sicile et allait devenir un héros de guerre canadien.

Après moins d’un mois en Sicile, où plus de 2300 Canadiens ont été blessés, dont 600 sont décédés, les alliés ont traversé en Italie en septembre 1943. En 1944, le Lieutenant Kingsmill a été promu Capitaine et a assumé le commandement du 61e Light Aid Detachment (LAD), qui appuyait le Calgary Tank Regiment (régiment blindé de Calgary) qui faisait partie de la 1st Canadian Armoured Brigade (1ere brigade blindée canadienne).

En mai 1944, la 1st Canadian Armoured Brigade a reçu l’ordre de capturer la Ligne Gustav, qui suivait la rivière Gari en passant par Monte Cassino. Pour percer la Ligne Gustav, il fallait obligatoirement traverser la Gari, ce que les alliés n’avaient pas réussi à faire, même après plusieurs tentatives.

Tony Kingsmill raconte son débarquement éprouvant en Sicile le 17 juillet 1943 (disponible uniquement en anglais).

Traversée de la rivière Gari

La Gari, une rivière au courant rapide, large de 40 à 80 pieds et profonde de 6 à 8 pieds, présentait un obstacle naturel pour les chars d’assaut. De plus, ses berges étaient généralement ouvertes et plates, ce qui donnait à l’ennemi un excellent champ de tir.

Au centre des forces d’attaque, on retrouvait la 8th Indian Division, appuyée par la 1st Canadian Armoured Brigade. Deux régiments blindés, le Calgary tank regiment et l’Ontario regiment devaient déployer un pont Bailey au-dessus de la Gari.

Les ponts Bailey sont préfabriqués en sections qui doivent être assemblées sur place. Mais les planificateurs faisaient face à deux problèmes. Les ingénieurs manquaient de matériel de pontage et les Allemands occupaient le terrain à moins de 300 mètres de l’endroit le plus propice où déployer le pont.

L'idée

Un des membres de l’équipe de planification, à demi sérieux, posa la question suivante : « est-ce qu’il serait possible de construire le pont Bailey et ensuite le pousser pour traverser la rivière? ». Cette remarque intrigua Tony Kingsmill. Serait-il possible de faire traverser le pont tout assemblé, plutôt que de le construire sur la berge sous le feu ennemi?

Kingsmill a alors fait part de son idée à son commandant. Un char pourrait retenir une extrémité du pont Bailey, pendant qu’un autre char le pousserait vers l’avant. Il obtint l’approbation de son commandant et se mis aussitôt à l’œuvre.

Avec l’aide d’un peloton des Royal Sikh Engineers et quatre chars et leur équipage du Calgary Regiment, Kingsmill construisit un prototype et le mis à l’essai avec succès, tout d’abord sur terre puis sur une rivière tout près. Avec moins d’une semaine avant l’assaut sur la ligne Gustav, Kingsmill devait déterminer où exactement lancer le pont. Après avoir fait une reconnaissance, un lieu de traversée fut choisi à un endroit où la largeur de la rivière était de 80 pieds.

Tony Kingsmill parle de son idée sur comment déployer le pont Bailey (disponible uniquement en anglais).

Tony Kingsmill raconte comment lui et un membre des Royal Engineers, le Capt Cyril Brown ont effectué une reconnaissance et sélectionné le site de lancement du pont (disponible uniquement en anglais).

Préparations

Le 11 mai, la nuit de l’attaque, les ingénieurs se sont déplacés pour préparer un site d’assemblage du pont (depuis appelé le pont Plymouth), à environ 500 mètres du site de lancement. Mais c’était sans compter les mines, le sol boueux et un épais brouillard qui ont retardé leur mouvement.

Le régiment espérait que le pont serait en position au plus tard à 4 h du matin, mais les bulldozers n’arrivèrent qu’à 3 h 50. Le char porteur se perdit dans le brouillard, la fumée et la noirceur si bien qu’il n’atteignit le site que vers 5 h. Les camions qui transportaient le matériel de pontage arrivèrent également en retard à 5 h 30.

Une fois les véhicules et le matériel finalement sur place, Kingsmill et les ingénieurs de ponts de la 8th Indian Division ont déposé de pont de 100 pieds de long, pesant 30 tonnes, sur une charpente de 20 pieds de long faite de poutres en I et de rouleaux montés sur un char dont on avait enlevé la tourelle. Le char « pousseur » était fixé à l’extrémité du pont par un collier qui pouvait être démoli à l’aide d’une charge explosive déclenchée de l’intérieur du char.

Tony Kingsmill décrit les difficultés qu’ils ont rencontrées durant la préparation du site et le déploiement du pont (disponible uniquement en anglais).

Tony Kingsmill décrit la dernière heure du déploiement du pont (disponible uniquement en anglais).

Déploiement du pont

« Le Capitaine Kingsmill, prit sa place au sol à gauche de cet engin encombrant et immense, et demanda aux deux chars d’avancer. Sous les grincements et les grognements, le tout s’est mis à avancer lentement » – Opérateur radio dans le char porteur

Les deux chars se sont approchés de la rivière le 12 mai aux alentours de 6 h du matin, sous les ordres de Kingsmill qui les guidait par radio sous un épais brouillard. Le char porteur calla dans la boue, et il fallut près de trois heures aux ingénieurs pour l’en sortir. Ils atteignirent finalement la berge vers 9 h 30, juste comme le brouillard se levait finalement.

Mais même avec l’écran de fumée, les Allemands s’étaient rendu compte de ce qui se passait et commencèrent à tirer à la mitrailleuse et au mortier. Kingsmill se réfugia à l’intérieur du char porteur avec l’opérateur radio et le chauffeur.

Ils arrêtèrent le char sur la berge, puis le char pousseur s’avança doucement pour déployer le pont au-dessus de la rivière. Le pont commençait à bouger, et Kingsmill ordonna alors au char porteur de s’avancer pour ne pas qu’il s’enfonce dans le sol mou. Comme prévu, il plongea dans la rivière et s’enfonça. Le chauffeur et Kingsmill s’échappèrent du char et traversèrent la rivière à la nage. L’opérateur radio quant à lui, se servant de la méthode main sur main, se hissa sous le pont jusqu’à la berge.

Le pont était maintenant en place; l’équipage du char pousseur fit sauter les explosifs afin de détacher le char du pont et l’extrémité rapprochée du pont tomba au sol dans un bruit étourdissant. Finalement, vers 10 h, Kingsmill envoya un message radio à son commandant pour l’aviser que le pont Plymouth était en place et prêt à être utilisé.

Traverser le pont

Le pont étant maintenant en place, le Calgary Regiment commença à traverser la Gari. La ligne Gustav, qui reliait Monte Cassino à la mer, fut finalement prise. Grâce à cette percée, les alliés commencèrent leur lente avancée vers Rome.

Tony Kingsmill, réussit à se rendre en lieu sûr ce jour-là, mais pas avant que les éclats d’une balle de mitrailleuse allemande ne ricochent et l’atteignent au dos. Il récupéra rapidement et rejoignit son Light Aid Detachment et le Calgary Tank Regiment un mois plus tard. Il commanda le 61 LAD jusqu’au 23 juillet 1945, alors que son unité fut officiellement dissoute en Hollande. Après une brillante carrière dans le civil et une retraite active, il s’est éteint le 19 mai 2010 à l’âge de 90 ans.

Croix militaire

En 1944, Kingsmill a été décoré de la croix de guerre; extrait de sa citation : « Son courage et sa détermination furent à tous moments au-delà de toute louange ». L'héroïsme de Kingsmill est célébré dans des articles de journaux au Canada et au Royaume-Uni. La médaille de la Croix militaire lui a été remise par le gouverneur général à Toronto en 1945.

Reconnaissance

En 2007, Kingsmill est retourné en Italie pour commémorer le 63e anniversaire de la traversée de la rivière Gari. Une plaque de bronze en honneur du pont Kingsmill a été dévoilée. Un monument de marbre sur lequel a été fixée la plaque a été érigé et a été dévoilé en 2012, à côté du site actuel de la traversée de Kingsmill.

 


 

Crédits image et vidéo

Toutes les photos de ce récit sont la propriété de leurs créateurs et sont utilisées avec leur permission.

Vidéo d’entrevue : l’entrevue avec Tony Kingsmill a été réalisée avec les Forces interalliées en 2007. L’intervieweur était Dennis Apedaile, assisté de Karen Storwick. 

Peinture : la peinture dépeignant le déploiement du pont Kingsmill est le panneau 107 de la murale d’honneur. L’original se trouve dans l’atrium des Musées militaires de Calgary en Alberta. Il est l’œuvre de l’artiste albertain Lewis Lavoie.